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Interdire, c’est propre. Jusqu’au marché noir.

Publié le 30 août 2026

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Devanture d’un bureau de tabac à Paris
Image : Daniel Cruz Valle — Wikimedia Commons, CC BY 2.0 · Wikimedia Commons · CC BY 2.0 · source de l’image

Tabac, puffs, cannabis, prostitution : à force de vouloir faire disparaître les vices par décret, on finit parfois surtout par les pousser dans des marchés plus opaques. Entre prohibition et laisser-faire, l’encadrement strict mérite mieux qu’un haussement d’épaules.


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La France adore interdire. C’est propre, ça tient dans un décret, ça fait sérieux au journal de 20 heures et, surtout, ça donne l’impression qu’on a réglé le problème.

Le seul détail un peu emmerdant, c’est que l’être humain n’a jamais reçu le décret.

Il aime boire, fumer, planer, baiser, jouer, prendre des risques et parfois faire exactement ce qu’on vient de lui interdire. On peut trouver ça idiot, immoral, mauvais pour la santé ou franchement débile. Ça ne change pas le constat : une demande ne disparaît pas parce qu’un ministre a fait une conférence de presse devant trois drapeaux français.

C’est là qu’une autre doctrine mérite d’être examinée : arrêter d’interdire par réflexe et encadrer très fortement ce qui continue d’exister malgré tout. Contrôler les produits. Contrôler les vendeurs. Protéger les mineurs. Taxer raisonnablement. Informer. Soigner les addictions. Et cogner beaucoup plus fort sur ceux qui trafiquent, empoisonnent, exploitent ou vendent aux gamins.

Une loi n’est pas un exorcisme

Le problème français, c’est qu’on confond parfois la loi avec une séance d’exorcisme. On écrit « interdit » et hop : le vice est censé quitter le territoire, prendre un FlixBus et ne jamais revenir.

Dans la vraie vie, il change juste d’adresse.

Un produit légal se vend dans une boutique déclarée. Il peut être analysé, tracé, contrôlé, retiré du marché. Le commerçant peut perdre sa licence. Il peut être sanctionné s’il vend à un mineur.

Le vendeur clandestin, lui, se fout assez royalement du Code de la santé publique. Son contrôle qualité peut parfois se résumer à un très scientifique « t’inquiète ».

Et après on découvre avec une surprise de poisson rouge que le marché noir existe.

Le tabac : jusqu’où veut-on monter ? 15 euros ? 20 ? Un prêt immobilier ?

18,2 % des 18-75 ans déclaraient fumer quotidiennement en 2024, contre 28,6 % en 2014, soit environ 4 millions de fumeurs quotidiens en moins en dix ans.

Source : Santé publique France, Baromètre 2024.

En France, le prix du tabac a fortement augmenté depuis plusieurs années. Les ventes chez les buralistes ont diminué et le tabagisme quotidien a lui aussi reculé. Très bien.

Mais une cigarette qui n’est pas achetée chez un buraliste français n’est pas forcément une cigarette qui n’a pas été fumée.

Elle peut venir d’Espagne, de Belgique, du Luxembourg, d’Internet, d’un réseau parallèle, d’une contrefaçon ou du coffre d’une voiture. Le paquet légal baisse dans les statistiques ; le poumon, lui, n’a pas demandé le ticket de caisse.

Ça ne veut pas dire que les hausses de prix ne servent à rien. Elles peuvent décourager certains fumeurs. Mais croire que chaque euro supplémentaire produit mécaniquement un ancien fumeur relève surtout de la religion comptable.

À force de creuser l’écart entre le prix légal et le prix clandestin, il faut aussi accepter de poser la question qui fâche : à partir de quand la fiscalité réduit-elle encore réellement la consommation, et à partir de quand nourrit-elle surtout le contournement ?

La guerre des chiffres : chacun vend sa soupe

« Face à une éventuelle augmentation des prix, 53 % des fumeurs déclarent qu’ils pourraient se tourner davantage vers les circuits non traditionnels. »

IFOP, 2025.

L’État met en avant la baisse du nombre de fumeurs. Message parfait : « regardez, tout le monde arrête ». Ce récit a lui-même un effet social. Si fumer devient minoritaire, ringard, hors norme, certains auront davantage envie d’arrêter.

On peut appeler ça de la propagande douce. Pas au sens « les chiffres ont été inventés dans une cave de Matignon ». Au sens beaucoup plus banal : sélectionner et mettre en scène certains chiffres pour produire un comportement.

Et l’industrie du tabac fait exactement la même cuisine avec une autre casserole.

Philip Morris met en avant des études estimant le marché parallèle à des niveaux très élevés. Évidemment que ce récit l’arrange : plus la contrebande paraît gigantesque, plus les hausses de taxes ont l’air absurdes.

Pas besoin d’un complot. Les intérêts suffisent.

L’État veut dénormaliser le tabac. Le cigarettier veut démontrer que la fiscalité nourrit le marché parallèle. Chacun éclaire la partie du décor qui l’arrange. La seule méthode sérieuse consiste à croiser ventes, enquêtes anonymes, saisies, achats transfrontaliers, études universitaires, données étrangères et observations de terrain.

Les puffs : interdites, donc évidemment disparues. Ah.

16 % des vapoteurs interrogés déclaraient encore avoir utilisé une puff dans les cinq mois précédents et 14 % disaient passer par des canaux illégaux.

Source : IFOP, 2025.

Les cigarettes électroniques jetables, les fameuses puffs, sont interdites en France depuis février 2025. Théoriquement, rideau.

Dans la pratique, des usages et des achats via des circuits non réglementés ont continué à être observés.

Formidable démonstration : on peut réussir à faire disparaître un produit… de la caisse du commerce légal.

La demande, elle, peut continuer sur Internet, les réseaux sociaux, certaines épiceries ou dans la rue. Et là, bonne chance pour contrôler précisément la composition, la concentration, l’origine, le stockage ou l’âge de l’acheteur.

On voulait protéger. On peut aussi finir par créer une prime au vendeur qui ne respecte aucune règle.

Le cannabis : laisser le dealer faire la politique sanitaire, quelle idée brillante

En 2023, 50,4 % des 18-64 ans déclaraient avoir déjà expérimenté le cannabis et 10,8 % en avoir consommé au cours de l’année.

Source : OFDT, 2023.

Le cannabis est l’autre monument de l’hypocrisie française. Le produit est interdit. Les gens en consomment. Les réseaux en vendent. L’État dépense pour poursuivre le trafic. Le consommateur achète un produit dont la composition et la puissance peuvent être incertaines. Et le dealer récupère 100 % du chiffre d’affaires.

Puis tout le monde recommence lundi.

Les défenseurs d’une légalisation encadrée proposent généralement des points de vente licenciés, une interdiction stricte aux mineurs, une traçabilité complète, des teneurs affichées et contrôlées, aucune publicité, des emballages neutres, une prévention réelle et des sanctions très lourdes contre la vente clandestine.

L’idée n’est donc pas de mettre un rayon « résine familiale » entre les céréales et les yaourts. L’idée est de retirer une partie du marché aux réseaux criminels et de remettre l’État dans la boucle du contrôle.

Les opposants rappellent qu’une légalisation peut banaliser le produit et ne supprime pas automatiquement le marché noir. Exact. Mais ce constat ne transforme pas non plus la prohibition en réussite éclatante.

Et oui, la logique va plus loin

La même question mérite d’être posée pour d’autres sujets.

La prostitution entre adultes consentants ? Un modèle réglementé cherche à rendre l’activité visible, déclarée, protégée et contrôlable. Ses détracteurs soulignent le risque de normalisation et la persistance possible de l’exploitation. Le débat est réel ; faire semblant que l’activité disparaît parce qu’elle est repoussée dans l’ombre l’est beaucoup moins.

Les drogues beaucoup plus dangereuses ? « Encadrer » ne signifie évidemment pas mettre de l’héroïne en promotion à Carrefour. Cela peut vouloir dire dépénaliser l’usager, médicaliser, contrôler certains accès et concentrer la répression sur les réseaux qui exploitent et empoisonnent.

Le principe n’est pas « tout est cool ».

Le principe est : si un comportement existe massivement malgré l’interdiction, il faut comparer les dégâts de l’interdiction avec les dégâts d’un système légal très encadré.

Autoriser n’est pas applaudir

C’est probablement le bug principal du débat français.

On croit que légaliser signifie approuver.

Non.

Le tabac est légal : personne ne prétend que fumer est excellent pour les bronches. L’alcool est légal : personne de sérieux ne recommande huit pintes au petit-déjeuner. Les casinos sont légaux : l’État n’écrit pas « ruinez-vous bien » sur les tickets à gratter.

La légalisation dit seulement une chose : ce phénomène existe ; reste à déterminer quel système permet de le contrôler avec le moins de dégâts.

La morale peut dire « ne fais pas ça ».

La prévention peut dire « voilà ce que tu risques ».

La médecine peut aider celui qui veut arrêter.

Mais la loi n’a pas besoin de transformer chaque vice humain en marché clandestin.

Moins de morale en carton, plus de contrôle réel

Un modèle d’encadrement n’est pas le Far West. C’est même potentiellement l’inverse : davantage de contrôles sanitaires, davantage de traçabilité, davantage de vérifications d’âge, des licences retirées au premier gros dérapage, des tests aléatoires sur les produits et des sanctions qui font réellement mal aux trafiquants.

Mais il faut aussi arrêter de croire qu’un décret peut supprimer un désir humain.

Interdire est politiquement spectaculaire. Encadrer est administrativement chiant.

Et c’est probablement pour ça que la première solution est si séduisante.

Le bon objectif d’une politique publique n’est pas d’obtenir une société moralement immaculée sur un PowerPoint.

C’est de produire le moins de dégâts réels possible.

Quitte à accepter une vérité très désagréable pour les amateurs de grands interdits : parfois, le vice le moins dangereux est celui qu’on peut encore contrôler.

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