Le recours à des flics en civil au cœur des cortèges est une pratique ancienne et légale, mais la manière dont ces interventions sont menées pose un sacré problème démocratique.
Comme le rappelle l'historien Jacques Serieys dans ses travaux sur la police républicaine, la question des agents infiltrés existe depuis plus d'un siècle.
Dès 1894, Jean Jaurès engueulait déjà les députés à l'Assemblée nationale en dénonçant ces policiers payés sur fonds publics qui se transformaient en agents provocateurs pendant les grèves ouvrières de Carmaux et Draveil.
L'histoire moderne montre des cas précis avec l'arrestation en mars 1979 du gardien de la paix Gérard Le Xuan pris en train de casser une vitrine par le service d'ordre de la CGT pendant une marche de sidérurgistes. Malgré le démenti officiel de la préfecture qui tirait la couverture à elle, le ministre Gaston Defferre retirera plus tard la plainte en diffamation, prouvant la valeur d'un démenti d'État.
On retrouve aussi l'épisode de l'homme à l'écharpe jaune en 1986 pendant le mouvement Devaquet, ou le scandale du sommet de Montebello au Canada en 2007 où des flics furent filmés déguisés en casseurs avec des pierres à la main, comme l'ont rappelé l'expert Olivier Cahn et plusieurs médias.
Sur le terrain récent, l'usage de tenues sombres, de cagoules ou de masques cachant les visages, comme les motifs à tête de mort documentés à Nantes lors des manifestations après la mort de Rémi Fraisse à Sivens par le journaliste Vladimir Slonska Malvaud pour Reporterre, empêche de reconnaître un flic de la BAC au milieu des groupes les plus violents. Sans brassard visible au départ, impossible pour toi de savoir qui est qui.
D'autres récits de terrain apportent un éclairage qui pique, comme ce témoignage publié en 2019 sur un blog hébergé par Mediapart où une participante décrit des flics sortant de fourgons en tenues proches des black blocs pour exciter la foule, ou des témoignages partagés sur Reddit décrivant des mecs poussant à la casse sans que personne sache pour qui ils roulaient.
Plusieurs observateurs décrivent une mécanique où le lancer d'un projectile par des gens infiltrés déclenche une réaction en chaîne chez des manifestants plus jeunes ou crédules. Le flic en civil s'éclipse alors gentiment derrière les cordons, donnant à la préfecture le motif parfait pour arroser tout le monde de gaz lacrymogène, de grenades assourdissantes et de tirs de LBD.
Ce schéma se retrouve partout, qu'il s'agisse des cortèges contre la loi Travail en 2016, des rassemblements écologistes à Sainte Soline, des mobilisations d'enseignants ou des manifestations lycéennes. Lors de mouvements lycéens à Paris ou Pantin, des vidéos ont montré des agents en civil défoncer la vitre d'un commerce pour choper des élèves réfugiés à l'intérieur, ou infiltrés au milieu des jeunes avant des arrestations brutales. L'utilisation de badges de syndicats comme la CGT, l'UNEF ou la CNT par des policiers, dénoncée par les syndicats et montrée à Lyon en 2010 ou à Paris en 2016, sert à faire des arrestations mais aussi à foutre la paranoïa au sein même des cortèges.
Il faut quand même admettre que le casseur abruti existe très bien tout seul sans avoir besoin d'un scénario écrit à Matignon.
À Rouen le 12 janvier 2019, le photographe Jean Luc Drouin racontait une marche d'abord calme puis des tirs de lacrymos sans avertissement en même temps que des violences commises par certains manifestants, prouvant que plusieurs conneries peuvent coexister sur le terrain. De même à Paris place d'Italie le 16 novembre 2019, Manuel racontait à l'ACAT s'être retrouvé bloqué avec sa femme sur une place dont toutes les sorties étaient fermées pendant que les flics hurlaient de se disperser, un niveau d'organisation digne d'un videur de boîte complètement bourré.
Pendant les Gilets jaunes en 2018, la fin des manifs a montré le gouffre entre le terrain et ce qu'on te vend à la télé. Des témoins ont raconté qu'après des après-midis de marche calme, des scènes de casse survenaient pile quelques minutes avant l'arrivée de journalistes. La couverture médiatique obsédée par les vitrines brisées et les poubelles en feu remplace la parole des citoyens venus réclamer du pouvoir d'achat. Sans imaginer un complot planétaire, la course à l'audience des chaînes d'info préfère le spectacle du feu au décryptage social.
Lors de son passage devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale en juillet 2023, le street journaliste Jules Ravel expliquait que les télévisions achetaient des images brutes de casse aux indépendants tout en fermant les yeux sur les confiscations de matériel et les gardes à vue subies par les reporters à cause des règles du Schéma national du maintien de l'ordre.
Si tu veux critiquer tout ce merdier sans passer pour un guignol, il faut garder une rigueur absolue et ne pas raconter n'importe quoi. Une mauvaise interprétation d'image ou une intox inventée sur les réseaux suffit à décrédibiliser vingt témoignages ultra sérieux et offre un cadeau royal au ministre pour esquiver les vraies questions.
Les enquêtes de fact-checking faites par Liselotte Mas pour Les Observateurs de France 24, 20 Minutes ou CheckNews montrent d'ailleurs qu'une partie des images virales est mal comprise. Des flics protégeant une vitrine déjà démolie ont été pris à tort pour des casseurs, et le fameux ninja manifestant de 2010 était juste un vrai militant anarchiste arrêté plus tard et non un flic infiltré.
De plus, des journalistes de terrain comme Louis Witter ou l'enquêteur David Dufresne rappellent que la présence de flics en civil sert d'abord à observer et interpeller. En revanche, les violences documentées par la presse indépendante, les dérives de la BRAV M et le gazage systématique montrent que la stratégie actuelle cherche l'affrontement plutôt que le dialogue. La gestion des manifestations en France préfère montrer du désordre à la télé pour légitimer la matraque, au lieu d'écouter les gens qui crèvent la faim.
